KMCabinet apprenantAlexandre Assor · Mémoire DEC

Le mémoirePartie I · VoirChapitre 1Section 1

Section 1

La connaissance vivante naît de la relation client

≈ 9 min de lecture

Ouverture de la partie I

Où en est le système · le mémoire le construit en quatre niveaux, présentés au chapitre 3 · 1 · Le cabinet et son besoin (cette partie l’établit) · 2 · Les règles et la gouvernance (chapitre 3) · 3 · La doctrine du cabinet et la mémoire des dossiers · 4 · L’actif et son flux

Cette partie précise le problème professionnel avant tout choix de solution : elle part des situations rencontrées dans les cabinets, élargit leur lecture, puis resserre l’analyse jusqu’aux exigences du système à construire. C’est le premier temps du double diamant1 : découvrir, puis définir.

Le chapitre 1 observe où la connaissance naît dans le travail, où elle demeure et pourquoi sa transmission devient décisive. Le chapitre 2 analyse les raisons pour lesquelles les démarches antérieures ont rarement tenu dans la durée. Le chapitre 3 dit ce qui a changé depuis 2024, puis traduit ce diagnostic en un cahier des charges que l’associé signe, avant que la partie II construise.

Cette progression suit l’ordre de l’ISO 30401 : comprendre l’organisme, son contexte et les besoins de ses parties intéressées avant de délimiter le système.2 Une règle est posée dès maintenant : le cabinet ne capitalisera pas sur tout. Il choisira ses combats.

Ouverture du chapitre 1

Romain est chef de mission. Il n’existe pas. Il est un personnage composé, à la manière des personas du design thinking. Il est formé à partir de faits observés dans le cabinet, de difficultés décrites au cours des entretiens et de situations que la grille d’écoute invite à examiner. L’annexe 4 décrit cette grille, ses six blocs, ses versions successives et les questions à ne pas poser, et indique l’origine de chacun de ses traits. Son parcours donne « un visage » au problème.

Le lundi, Romain reprend un dossier après le départ d’un collègue. Les pièces comptables, les déclarations effectuées et le dossier permanent sont là. La raison d’un régime fiscal retenu et les engagements pris au dernier rendez-vous ne le sont pas.

Le mardi, il remonte une chaîne de courriels pour retrouver l’état d’une demande de financement et finit par réclamer une pièce déjà transmise.

Le mercredi, il prépare une réponse à une question technique avant d’apprendre qu’une collègue avait traité une situation voisine quelques semaines plus tôt.

Dans chacune de ces situations, le travail a été effectué. Une partie de ce que le cabinet avait compris n’était pourtant plus disponible au moment utile. Ce chapitre cherche d’abord où cette connaissance prend forme. Il examine ensuite les évolutions de la profession qui rendent sa conservation plus importante puis donne au lecteur les mots pour distinguer une connaissance d’une donnée, d’une information ou d’un document.

ISO 30401 · 3.25La connaissance permet de décider et d’agir en contextece que la norme nomme

Le mémoire qualifie de « vivante » la connaissance qui se forme et évolue dans l’activité : ce que le cabinet comprend d’un client, le raisonnement qu’il construit sur un dossier et l’expérience qu’une situation laisse à ceux qui l’ont traitée. La règle professionnelle vient des textes, de la doctrine administrative, des normes et de la documentation. La relation client lui donne un contexte, une histoire et des conséquences concrètes.

La relation client n’est pas la seule source de connaissance du cabinet. Elle est retenue comme premier terrain parce qu’elle est le lieu où la règle générale rencontre une situation singulière.

Paragraphe 1Le coût des questions récurrentes

Les questions récurrentes prennent des formes très diverses. Certaines reviennent chaque année à la même date, comme les taxes annuelles sur les véhicules de société, l’ancienne TVS, ou l’arbitrage entre rémunération et dividendes du gérant avant l’assemblée. D’autres naissent d’un dossier : obtenir et interpréter une attestation, qualifier une opération, comprendre une option ancienne. Leur difficulté ne tient pas toujours à la rareté de la règle. Elle tient souvent à la dispersion de la réponse et du raisonnement qui l’a produite.

Dans le cabinet pilote, le traitement des taxes sur les véhicules a ainsi conduit à créer un calculateur. Les méthodes employées différaient d’une équipe à l’autre et le fichier disponible n’était plus à jour. Il a fallu reprendre les sources, arrêter une méthode, puis prévoir son actualisation. Cette situation, observée en cabinet, montre qu’une question ordinaire peut mobiliser plusieurs fois le même effort quand aucune réponse commune n’en conserve le résultat.

Les entretiens exploratoires éclairent le même phénomène. Un chef de mission, interrogé sur une réponse déjà apportée par son cabinet, explique avoir « refait le raisonnement lui-même ». Il observe aussi que deux collaborateurs confrontés séparément à la même question technique peuvent parvenir à des réponses différentes. Ces propos ne mesurent pas une fréquence. Ils révèlent un coût de recherche, de reprise et de supervision, non mesuré ici, que les outils de production ne rendent pas visible.

Paragraphe 2La connaissance propre à la relation client

La relation avec le client apporte les faits qui rendent une règle applicable : l’intention poursuivie, les décisions antérieures, les réserves formulées et les engagements pris. Ces éléments se construisent dans les rendez-vous, les appels et les visioconférences. Ils se forment aussi dans les courriels et les messageries instantanées, WhatsApp compris quand le client en a fait son canal, puis dans le traitement du dossier. Nonaka et Konno situent l’échange direct parmi les contextes où une connaissance prend forme par l’interaction.3

À ces échanges s’ajoutent les outils que le client et le cabinet utilisent ensemble. Selon leurs fonctions, des solutions comme Tiime, Pennylane ou Odoo réunissent des opérations et des factures. Elles réunissent aussi des documents, des demandes et des commentaires. Elles deviennent des lieux où la relation se dépose, au même titre que la messagerie, sans que ce qu’elles contiennent constitue par lui-même une connaissance validée.4 Le mémoire part de ces outils parce qu’une part du travail et de son contexte s’y trouve déjà. Le recueil peut partir de ce qui y est produit, sans demander au collaborateur de reconstituer ensuite l’échange dans un dispositif séparé.

Une collaboratrice interrogée estime que la plus grande part de la valeur qu’elle apporte vient de la connaissance qu’elle a de ses clients, davantage que de la seule maîtrise technique. Elle décrit un dirigeant contraint de réexpliquer son activité après plusieurs changements d’interlocuteur. Un chef de mission évoque, de son côté, la reprise d’un dossier dont l’histoire avait été insuffisamment transmise, au point de fragiliser la relation. Dans les deux cas, la connaissance utile ne se limite pas à la solution retenue. Elle comprend ce que le cabinet sait du client et la manière dont ce savoir a orienté la décision.

Oussama Ammar, entrepreneur rencontré hors des deux entretiens de cabinets tiers, décrit le même mécanisme vu du client. Il explique avoir quitté un cabinet qu’il appréciait après une erreur : « Ça a un nom, ça s’appelle l’effet coloscopie : tu te souviens pas du fait que t’as pas eu mal la majorité du temps, mais juste le moment où t’as eu mal. C’est vraiment la même chose avec ton comptable. » Il attribue la rupture à l’absence de mécanisme permettant au cabinet d’assumer l’erreur.5

Cette connaissance reste mouvante. Un projet du dirigeant évolue, une nouvelle pièce modifie l’analyse, une règle extérieure change. La conserver ne signifie pas figer tout ce qui s’est dit. Il s’agit de retenir les éléments qui permettront au prochain intervenant de comprendre la situation, en rendant visibles ceux qui devront être confirmés.

Paragraphe 3Les deux échelles de conservation : le dossier et le cabinet

Une question résolue pour un client peut avoir une utilité plus large quand elle se répète, engage la responsabilité du cabinet ou révèle une compétence détenue par une seule personne. Le passage du dossier au cabinet suppose d’expliciter la portée de la réponse, de la confronter aux sources et d’en confier la validation à une personne identifiée. Le tri fait monter au cabinet la réponse qui peut servir à plusieurs équipes, et laisse dans le dossier l’échange qui ne vaut que pour ce client. La norme rappelle que les connaissances sont immatérielles, complexes et créées par des personnes.6 Le cabinet doit choisir ce qui mérite d’être transmis, plutôt que chercher à tout conserver.

Paragraphe 4Les lieux de dépôt : les échanges, les personnes, la veille

La connaissance issue du travail ne demeure pas dans une seule messagerie. Elle se dépose dans les courriels et dans les conversations instantanées comme Slack, Teams ou WhatsApp. Elle se dépose aussi dans les outils partagés avec le client, dans les notes ou dans les transcriptions d’un échange oral. Une autre part reste dans la mémoire des personnes ou arrive par les flux de veille professionnelle. La figure 3 montre ce que ces différents lieux retiennent et ce que leur dispersion provoque.

Figure 3 – Où la connaissance se forme, où elle demeure et ce que sa dispersion provoque.

Les échanges écrits sont produits dans le cours normal du travail. Le courriel ou le message instantané conserve les mots employés, une transcription reprend l’échange oral, l’outil partagé replace une demande dans le contexte d’une opération ou d’un document. Chacun préserve une partie du contexte et rend moins visibles la portée de la décision, son niveau de validation et la date à laquelle elle devra être revue. Ourouk, cabinet de conseil qui a publié deux livres blancs sur le sujet, appelle « vrac numérique » cette accumulation de courriels, de fichiers et de bases mal classés ou insuffisamment indexés.7

Les faits, les échanges et les réponses existent déjà. Ils sont dispersés, et rarement accompagnés de leur portée, de leur validation et de leur durée de validité. La première diligence du chef de projet consiste à le vérifier sur quelques dossiers : où une réponse a été donnée, et où elle a été cherchée de nouveau. Ce qu’il faut, c’est relier la situation vécue à la décision prise, pour qu’une autre personne comprenne d’où elle vient et quand elle s’applique.


  1. DESIGN COUNCIL, The Double Diamond, s. d.↩︎

  2. ORGANISATION INTERNATIONALE DE NORMALISATION, ISO 30401:2018, Systèmes de management des connaissances, 2018, p. 5‑6.↩︎

  3. NONAKA Ikujiro et KONNO Noboru, « The Concept of “Ba” », California Management Review, vol. 40, n° 3, p. 40‑54, 1998, p. 41 et p. 43-44.↩︎

  4. TIIME, La pré-comptabilité pour les experts-comptables, 2026 ; PENNYLANE, Collaboration comptable, 2026 ; ODOO, Documents, 2026.↩︎

  5. AMMAR Oussama, Entretien exploratoire sur l’expertise comptable, 2026.↩︎

  6. Organisation internationale de normalisation, 2018, p. vi.↩︎

  7. OUROUK, La mise à profit de l’intelligence artificielle dans la gestion de l’information et la valorisation des connaissances, 2025, p. 31.↩︎

Texte intégral de la section, généré depuis le corps du mémoire (version de dépôt). Retrouver le sommaire du mémoire.